Défi lecture : au fond de ma bibliothèque

Sur cette page, vous retrouverez tous les livres “sortis du fond de leur bibliothèque” par les libraires, les lecteurs, de Saint-Mandé ou d’ailleurs, les auteurs aussi, peut-être ?! A vous de jouer, n’hésitez pas à participer en nous envoyant votre titre (de préférence accompagné d’une photo) par mail à : contact@librairieparoles.com

10 avril 2020

Pauline, une des libraires de la librairie, a profité du confinement pour lire “Chez soi” de Mona Chollet, livre au titre prédestiné en cette période !

Lire ce qu’elle en écrit donne une fois de plus très envie de lire le livre. Qu’on en juge :

Voilà 5 ans que “Chez soi” attendait sur mon étagère, à côté des deux derniers livres de son auteure, “Sorcières” et “Beauté fatale”, qui eux aussi, forts de leur actualité, furent dévorés et adorés. Comme beaucoup, j’imagine, il m’est apparu évident, en cette période où « rester chez soi » est le mot d’ordre, de m’atteler à cette lecture.

Quel plaisir et quelle émotion ! 

C’est un pari réussi que fait Mona Chollet en faisant l’éloge de « l’espace domestique » à l’heure où être casanier et aimer la solitude est vu comme contre-productif. Cette lecture nous permet une prise de conscience de l’importance de l’espace intime comme liberté d’être soi en dehors des injonctions sociales et des devoirs moraux. Ainsi, « Dans une époque aussi dure et désorientée », ce livre nous invite à revenir à l’essentiel : « traîner, dormir, rêvasser, lire, réfléchir, créer, jouer, jouir de la compagnie de ses proches… ». 

L’auteure argumente en s’appuyant sur des études, des romans et des articles, mais aussi des situations personnelles, qui font de cette lecture un moment hors du temps, jubilatoire et particulièrement important en cette période de crise.

 Vous l’aurez donc compris, si ce livre traine sur votre étagère, n’hésitez pas à le dépoussiérer pour picorer quelques passages, vous n’en serez pas déçu !

Pauline

8 avril 2020

Aujourd’hui c’est Patricia, fidèle lectrice et cliente de la librairie qui nous fait part du livre qu’elle a “sorti de sa bibliothèque”. Lire ce qu’elle dit de “L’obéissance” de François Sureau donne très fortement envie de lire le livre… Qu’on en juge !

L’obéissance de François Sureau

              C’est un titre qui interpelle dans une période de confinement imposée par les autorités. Or c’est bien d’autorité dont il s’agit dans ce livre, celle qui provient des institutions, à la fois politique, militaire et judiciaire.

              Pendant la Première Guerre mondiale, un militaire belge du nom d’Emile Prefaille a été condamné pour le meurtre de deux femmes. Le gouvernement belge a demandé à la France de l’assister pour l’exécution du criminel en lui envoyant son bourreau. Depuis cinquante ans les tribunaux belges prononcent des condamnations à mort mais le roi des Belges use de son droit de grâce. Il y a bien encore en Belgique un bourreau mais il n’a jamais exécuté personne et n’a plus de guillotine ! Comme le village, où doit avoir lieu l’exécution,  est occupé par les Allemands, une délégation militaire, sous l’autorité du lieutenant Verbrugge, est donc dépêchée par les autorités françaises pour assurer le transport de « l’exécuteur des hautes œuvres », de ses aides et de leur macabre machine.

              A peine l’intrigue est-elle posée que nous voici plongés dans un univers absurde : absurdité de la mission, du contexte, de l’ordre lui-même. Elle ne s’exprime qu’en filigrane, à travers différentes formes de résistance que tentent d’exprimer des personnages du roman : le bourreau qui ne veut pas sortir de chez lui ; un membre de l’escorte qui s’évade par l’imagination en rêvant de sa forêt natale en Corse ; le maréchal des logis qui séduit toutes les femmes croisées sur son passage ; des officiers pouvant trouver une excuse aux actes commis par le criminel. Et en dépit de l’hostilité la plus profonde qui oppose alors la France et l’Allemagne,  les deux camps ennemis vont se réunir sur l’autel de la sentence à exécuter. Malgré la mort qui rôde depuis quatre ans, une mort supplémentaire, assumée et voulue, ne semble apitoyer personne, ni susciter la réflexion.

              En voilà pourtant une drôle d’épopée qui fait écho à cette drôle de guerre. Pourtant pas de héros au sens où l’entend la tradition orale puis littéraire. Les personnages se donnent à voir dans leur vérité d’homme, sans fard ni artifice. Celle d’abord des stigmates que les hommes portent quand ils ont dû affronter l’atrocité : le légionnaire Verbrugge a perdu un bras à la guerre ; le capitaine Loth qui l’accompagne a lui perdu la moitié du visage dans un accident d’avion. Il y a bien quelques actes de bravoure qui viennent émailler le récit. Mais ils sont plutôt là pour nous rappeler l’horreur de la guerre. Rien de merveilleux non plus, tant la situation des armées en déroute est là pour éveiller nos consciences. Il n’y aurait encore que quelques  fonctionnaires des Armées ou de la Justice, blottis dans leurs bureaux et leurs certitudes, pour croire encore aux honneurs.

              L’auteur arrive à renouveler le genre en choisissant la forme du roman épistolaire. Ecrit sous forme de lettres qui se répondent les unes aux autres, le récit se construit peu à peu sous nos yeux. Un même événement peut être décrit selon des points de vue différents, nous donnant alors à voir l’abîme qui sépare les soldats en première ligne et le monde de l’administration où se prennent les décisions. Un récit commence avec un premier narrateur, puis se poursuit avec un autre, laissant ainsi s’exprimer le contraste des sensibilités humaines. La forme épistolaire introduit une forme de polyphonie qui traduit le jeu des points de vue. Elle nous donne ainsi à voir le travail de la conscience qui s’opère sous nos yeux : il y a ceux qui exécutent un ordre parce que c’est un ordre, ceux qui s’y plient parce qu’ils ont peur, ceux qui n’ont plus rien à perdre, ceux qui en attendent une promotion.  La forme épistolaire donne aussi du rythme et de la vivacité au récit. Les styles se succèdent sans se ressembler, dégageant tous la sobriété du témoignage. Cette fabrique du récit qui se produit sous nos yeux de lecteur nous fait aussi participer à la construction du roman. Nous lisons les lettres mais nous pourrions aussi en être un des auteurs, devenant ainsi protagonistes de l’intrigue. Qu’aurions-nous fait à la place de tous ces personnages si cet ordre nous avait été donné ? A quelle servitude volontaire sommes-nous prêts ? Quel est le prix de la liberté ?

              Ce livre je l’avais trouvé à l’occasion de la visite avec nos enfants du musée de Meaux consacrée à la Première guerre mondiale. Je l’avais commencé puis laissé de côté, aimant lire plusieurs livres à la fois. Je ne sais pas dire pourquoi je ne l’ai pas terminé alors qu’il ne restait que quelques pages. Au début du confinement, mon esprit ne parvenait pas à se fixer sur un ouvrage, mon attention était trop distraite pour parvenir à se concentrer. Alors j’ai eu l’idée de reprendre depuis le début la lecture de cet ouvrage à la taille fort modeste (148 pages) mais au titre prémonitoire. Et puis ayant déjà lu une grande partie du livre, je savais aussi que j’éprouverai peut-être moins de difficultés à le lire. C’est la première fois depuis longtemps, depuis toujours, que j’éprouvais autant de mal à lire, réfléchir, fixer mon attention. Alors cet ouvrage, je lui dois aussi de m’avoir redonné le goût de la lecture.

              François Sureau, l’auteur de l’ouvrage, est avocat auprès du Conseil d’Etat et du Conseil Constitutionnel, c’est-à-dire les deux juridictions suprêmes, chargées de faire respecter l’Etat de droit. Il est un ardent défenseur des libertés publiques. Il nous met en garde très régulièrement sur le recul de la liberté dans notre pays depuis plus de vingt ans. La semaine dernière, sur l’antenne d’une radio, il expliquait encore aux auditeurs que toutes les mesures d’urgence actuellement prises par le pouvoir exécutif échappent au contrôle du Conseil Constitutionnel qui a décidé de se dessaisir en suspendant jusqu’au trente juin le contrôle de constitutionnalité des textes de lois.  Cela pourra paraître futile à certains au regard de la situation que nous traversons. Mais dans un Etat de droit c’est un recul sans précédent. L’obéissance serait telle qu’il faudrait alors renoncer aux fondements de la République ? Comment assurer un régime démocratique si les contre-pouvoirs prévus par la constitution ne fonctionnent pas ? Tocqueville disait de la France qu’elle aimait tant l’égalité qu’elle préférait renoncer à la liberté.  Nul doute sur le fait que nous sommes et restons partisans du respect des disciplines collectives. Mais nous devons aussi être, rester, devenir des citoyens vigilants, loin des discours convenus, des vérités d’experts, des propos savants. « Je voulais, dit encore François Sureau en ces temps troublés, partager un espoir tremblant et réel : que la vie l’emportera, l’amour, la créativité, la réforme politique l’emporteront ». Ce message d’espoir fait écho à ce que dit l’un de ses personnages, le capitaine Loth, dans l’ouvrage quand il pense que « vivre avec parcimonie, c’est vivre deux fois plus. » C’est sur cet espoir fragile qu’est l’amour de la vie que j’ai achevé la lecture de ce livre. Ces lettres écrites pendant la grande guerre m’ont alors fait penser à tous les écrivains qui ont tenté de décrire l’innommable. Mais mon esprit s’est tourné très vite et spontanément vers la poésie, là aussi une forme courte, celle de Guillaume Apollinaire et de ses Poèmes à Lou. Il y chante l’amour, la sensualité, la guerre, la nature, la vie recommencée. Je voudrais citer ce quatrain qui a retenu mon attention car il porte aussi l’espoir pour celles et ceux que la vie sépare : « Lorsque deux nobles coeurs se sont vraiment aimés / Leur amour est plus fort que la mort elle-même / Cueillons les souvenirs que nous avons semés / Et l’absence après tout n’est rien lorsque l’on s’aime. »

Patricia

6 avril 2020

Aurélien Delsaux, auteur du très beau “Pour Lucky”, publié aux éditions Noir sur Blanc cette année (que l’on devait recevoir le 22 avril, et qui viendra à la librairie… plus tard !) nous fait l’amitié de se prêter au jeu du “qu’ai-je sorti du fond de ma bibliothèque ?”. Et voici le texte qu’il nous envoie :

” Beaucoup de livres attendent d’être lus sur ma table de nuit, au pied de mon lit, sur mon bureau, sur le meuble à chaussures, dans le couloir… un peu partout dans la maison en fait. Des classiques que je sors de la bibliothèque et laisse traîner comme des contemporains achetés, offerts. Je crois que les livres attendent leur moment. Des livres attendent que je sois prêt. Comme dans une histoire d’amour et de patience. Il y a des romans, de la poésie, du théâtre, et quelques essais. Le week-end qui a précédé l’annonce du confinement, Jeanne et moi nous sommes demandés ce que notre compagnie de théâtre pouvait proposer d’utile pendant le confinement. Nous avions pris l’initiative d’annuler deux représentations dès le début de la semaine précédente. Nous voulions contribuer à faire entendre à toutes et tous qu’il faudrait malheureusement rester chez soi. Nous avons eu l’idée d’envoyer le dimanche à notre public et sur Facebook une proposition : pendant tout le confinement, nous enverrions à qui voudra, chaque jour, un poème, et un chapitre de l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet. C’est le samedi que j’avais ressorti les 4 volumes en “Folio histoire” que j’avais achetés en librairie il y a… plus de 5 ans. J’en avais lu des extraits (comme de l’Histoire de France), à chaque fois très ému par cette prose, ce souffle épique. Chaque été je me demandais si… Et puis non, d’autres gros livres m’avaient fait de l’oeil plus fort, entre temps. J’ai suggéré à Jeanne qu’on ouvre le premier volume ensemble. Fascination ! Ça se lisait vraiment comme un roman, actions, suspense, poésie, tout y était. Et comme ça résonne avec aujourd’hui ! Avec l’année écoulée ! Avec l’actualité la plus immédiate ! Tout un vieux monde craque, et tout un peuple se met en branle pour le faire enfin passer, et tâtonne pour inventer autre chose, rêvant tout à coup de bonheur… À tour de rôle, nous en lisons chaque matin un chapitre, en nous enregistrant, et en écoutant auparavant le chapitre enregistré par l’autre la veille. Nous en sommes (déjà…) au livre 3, chapitre 2. C’est notre feuilleton de confinement, cela structure aussi un peu notre journée, et nous sommes heureux des messages que nous recevons d’un peu partout en France. Avec cette lecture très particulière, j’ai l’impression que ce grand texte m’aide à comprendre ce qui nous arrive, met de la distance entre le triste présent et moi, pour mieux m’aider à en entendre le battement profond, me replaçant dans un corps plus vaste, qu’on a tant de peine à nommer “le peuple” dans les jours ordinaires – mais le mot est bon à retrouver quand nous avons une épreuve à traverser.

Ce roman qui n’en est pas un m’enchante. Avec lui notre solitude pèse moins, nous nous retrouvons, largement, et l’énergie vient pour qu’un avenir s’envisage. Que demander de mieux aux livres ? “

Aurélien Delsaux

Pour aller plus loin :

  • la page Facebook de la Compagnie
  • La page “dits” du site où le projet est expliqué
  • la page soundcloud de la Compagnie

4 avril 2020

Aujourd’hui c’est Eric Faye, saint-mandéen et habitué de la librairie mais surtout auteur à succès (dernier titre en date, “La télégraphiste de Chopin”, publié en 2019 aux éditions du Seuil, et aussi grand prix de l’Académie française en 2010 pour “Nagasaki”, publié chez Stock) qui nous fait part du livre qu’il a “sorti de sa bibliothèque”. Bonne lecture !

“Ecrivant ces temps-ci un livre sur la culture japonaise, j’ai profité de cette période particulière de confinement pour lire ou relire certains romans depuis longtemps en sommeil dans la partie de ma bibliothèque consacrée à l’Asie (près du couloir, en allant vers la cuisine). Ce fut d’abord le cas de “Confessions d’un masque“, de Yukio Mishima, dans la nouvelle traduction du japonais en français (Jusqu’alors, on ne disposait que d’une traduction de l’anglais). Le roman de Mishima, à forte teneur autobiographique, est reparu l’an dernier chez Gallimard et je n’ai pas été déçu à la relecture. Ce n’est qu’en refermant le livre que j’ai remarqué toute l’ironie du titre en ces temps épidémiques : Confessions d’un masque. Comme si moi, lecteur, j’avais soumis un masque à un interrogatoire musclé pour qu’enfin il avoue : dis-moi, masque, pourquoi restes-tu introuvable ? Confesse-toi ! Dis-moi enfin pourquoi tu es absent de toutes les pharmacies !

Mais c’est d’un autre roman, lu également ces quinze derniers jours, que j’aimerais parler : “Cristallisation secrète“, de Yôko Ogawa (Actes Sud). Il était là depuis qui sait quand dans ma bibliothèque et je passais devant chaque jour, ignorant qu’un chef-d’œuvre m’attendait. Mes premières lectures d’Ogawa, remontant à bien des années, m’avaient plu, intrigué, mais sans plus, de sorte que je n’étais pas pressé de retrouver cette auteure. Erreur, enfin réparée. “Cristallisation secrète”, en lice pour le Booker Prize International 2020, vous emporte sur une île imaginaire où, régulièrement, des objets disparaissent. Disparaître n’est pas exactement le mot. Disons que c’est le sens de ces objets qui, d’un jour à l’autre, s’efface. D’un jour à l’autre, les habitants de cette île ne savent plus à quoi bon servaient les calendriers, encore visibles au mur ; ou bien les oiseaux, qui migrent sans retour. Ou les romans, dont, de but en blanc, on fait des autodafés… Mais ce n’est pas tout. Une « police de la mémoire » est là, qui veille à ce que la mémoire des objets ou êtres « disparus » s’efface bel et bien des consciences. Elle traque les individus qui résistent et ceux, rares, qui ne sont pas contaminés par ces effacements généralisés. Ceux qui conservent la mémoire. L’un de ces résistants, un éditeur, est caché par la narratrice, romancière, dans une pièce secrète à laquelle on accède par une trappe dissimulée sous un tapis. C’est à la fois une sorte de « cache d’Anne Frank » et une caverne d’Ali Baba puisqu’il a emporté là, avec lui, quantité d’objets dont il ne faut plus parler car officiellement « disparus ». Il y a de la dystopie dans le roman d’Ogawa, mais aussi une réflexion poétique, profonde, sur la mémoire et la fragilité des traces que laissent les êtres et les choses derrière eux. Yôko Ogawa a du souffle, car non seulement elle tient un sujet de premier ordre mais elle sait quoi en faire, et ce jusqu’à la dernière ligne, qui vous attend : vous ne serez pas déçus.”

Eric Faye

2 avril 2020

Le livre sorti de sa bibliothèque par… Minh Tran Huy !

Minh Tran Huy est l’autrice de plusieurs livres, dont “La double vie d’Anna Song”, ou encore “Les Inconsolés” (paru en janvier 2020, dont vous pouvez lire une petite présentation ici), tous deux parus chez Actes sud, livre qu’elle doit d’ailleurs venir présenter à la librairie (ce devait être le 17 mars, on sait pourquoi la date a été annulée… Mais ce n’est que partie remise, ce sera sans doute en juin !).

Elle nous fait l’amitié de nous raconter ce que, elle aussi, a sorti du fond de sa bibliothèque en ces temps où l’on a un peu de temps pour lire !

La Vie mode d’emploi, Georges Perec

“En général, je lis plutôt des auteurs contemporains, du fait de mon métier [en plus d’être autrice de nombreux romans, MTH est critique littéraire et éditrice], et je réserve la lecture des classiques aux vacances. Ce confinement équivaut pour moi à des vacances forcées : comme j’ai mon petit garçon à la maison, qui me sollicite beaucoup, je ne peux plus travailler au même rythme. J’ai mis entre parenthèses les lectures obligatoires pour me lancer enfin dans « La Vie mode d’emploi »…

Pourquoi ? D’abord parce que j’adore Perec. J’ai lu « Les Choses », « W. ou le souvenir d’enfance », « Ellis Island »… mais pas « La Vie mode d’emploi », pourtant considéré comme un de ses chefs d’œuvre. Je connaissais le sujet – grosso modo, faire tenir un immeuble et tous ses habitants dans un livre – ainsi que les contraintes que s’étaient imposées Perec, les mises en abyme, les références, etc. J’avais un ami passionné par le roman en prépa, qui m’en avait livré une analyse détaillée, avec schémas à la clef, et j’avais lu deux-trois travaux critiques dessus. Je m’étais toujours dit que je lirai le livre, et j’ai toujours repoussé à plus tard… Je pense aussi que j’y ai repensé parce que j’ai visionné il y a peu un documentaire remarquable, « 209 rue Saint-Maur » de Ruth Zylberman, qui raconte l’histoire de l’immeuble parisien situé à cette adresse, de ses habitants – notamment au moment de la Seconde Guerre mondiale – et de leurs descendants, quand ils avaient survécu. Tout un travail d’enquête sur la mémoire de ces lieux… Beaucoup étaient juifs, certains ont été déportés, d’autres ont réussi à s’échapper… Mon mari lisait le livre que Ruth Zylberman a tiré de ce même travail d’enquête, paru récemment au Seuil, et moi je me suis plongée dans Perec, où il était aussi question d’histoires et d’Histoire, de mémoire à trous, de blancs et ainsi de suite…

Bref, j’ai dégusté La Vie, mode d’emploi et je n’ai pas été déçue. Le livre est en effet génial, qui raconte, un habitant après l’autre, une pièce après l’autre, la vie d’un immeuble parisien. Le roman contient en fait plusieurs dizaines de micro-romans, des dizaines et des dizaines d’histoires qui sont autant de pièces de puzzle, et que Perec déroule tout en respectant chacune des contraintes formelles qu’il s’est imposées. Il avait même un « tableau des contraintes » contenant 420 éléments distribués par groupe de dix qui lui a servir de squelette… Techniquement, c’est d’une virtuosité incroyable, et cette virtuosité n’empêche nullement d’entrer avec délice dans la vie des deux mille (!) personnages… J’adore que le livre soit assorti de plusieurs index qui permettent, au cas où l’on se perdrait, de retrouver les trajectoires de chacun.

Du coup pour la suite, j’hésite entre poursuivre avec Perec, lire d’autres « livres à listes », ou enchaîner sur un autre monument. Sans doute ce que je vais faire finalement, en relisant Proust et sa « Recherche ».

Minh Tran Huy

Pour aller plus loin sur « La Vie mode d’emploi » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vie_mode_d%27emploi https://www.babelio.com/livres/Perec-La-Vie-mode-demploi/2039

1er avril 2020

Le livre sorti du fond de sa bibliothèque par… Jean-Paul Delfino !

Copyright Ouarda Laourbi

Jean-Paul a écrit de nombreux livres, dont le dernier “Assassins !”, qui racontait les derniers jours de la vie de Zola, est sorti en septembre 2019 aux éditions Héloïse d’Ormesson. Nous l’avions d’ailleurs reçu à la librairie pour en parler en novembre dernier, et ça avait été un moment délicieux. Il nous fait aujourd’hui l’amitié de nous livrer ce court texte, dans lequel il explique les deux livres qu’il a lui aussi choisi de “sortir du fond de sa bibliothèque”, “Le serpent d’étoiles” de Jean Giono et “Paris au mois d’août” de Rene Fallet.

” Pour ma part, j’ai ressorti deux livres, très différents l’un de l’autre. Le premier est “Le Serpent d’étoiles”, de Giono. Parce que, dans ces temps troublés, à l’heure où tout le monde se prend pour un expert en médecine, en épidémiologie, en géopolitique, en journalisme, il est grand temps de revenir à la sagesse que, seule, une certaine culture peut offrir. Celle de Giono, pour aussi élaborée soit-elle, est d’une simplicité déconcertante. Le moindre mot est juste, pesé. Il n’y a pas de description inutile. Tout le suc, tout de jus de la chose écrite est au service du lecteur. Et, miracle absolu, ce n’est pas l’écrivain qui se met au niveau de celui qui lit : c’est le lecteur qui, par l’enchantement de la lecture, rejoint l’écrivain dans son monde. L’écrivain disparaît derrière le texte. Ce qui me fait penser que, aujourd’hui, Giono ne serait pas ou peu lu. Il ne serait pas à la mode. Il serait même suspect. 

Le second est d’un autre tonneau. C’est “Paris au mois d’août”, de René Fallet. Certains diront, avec une nuance de mépris dans la voix, que ce n’est qu’une bluette, un roman sans profondeur. Ce n’est qu’une histoire d’amour. Et alors ? Si vous ne le connaissez pas, osez le lire. Le verbe est croustillant, les héros sont issus du quotidien, d’un quotidien certes distant de plusieurs décennies. Mais quelle verve ! Quels personnages ! Quels dialogues ! Ce roman n’a pas pris une ride, alors que le film avec Aznavour, lui, me parait plus daté. Pas vieillot : daté. Ces deux romans se rejoignent sur un point, fondamental à mon avis. Ils sont porteur d’émotions. Ils ne regardent pas leur nombril. Ils sont destinés au plus grand nombre, tout comme “Gioconda” que j’ai terminé juste avant de replonger dans ces deux délices. Ils font vibrer, chez le lecteur, les cordes les plus sensibles et, lorsque l’on referme la dernière page, l’on comprend que l’on n’est pas sorti de ces aventures indemne. Peut-être même que l’on se sent plus heureux et, pourquoi ne pas le dire, plus intelligent et plus enclin à écouter les autres. C’est sans doute pour toutes ces raisons évoquées que je vais me replonger dans “Rue des Bons Enfants”, de Patrick Cauvin. Dans la trilogie d’Italo Calvino. Et dans “Les Capitaines des sables”, du grand Jorge Amado. Nul doute que si son épouse Zélia Gatai et lui-même étaient encore de ce monde, ils rougiraient de honte en voyant ce que l’humanité – et pas seulement le Brésil – est en train de devenir.

Jean-Paul Delfino

31 mars 2020

Jack London, Martin Eden

C’est drôle, car il y a trois jours de ça, j’ouvrais justement un petit bouquin présent depuis au moins trois siècles dans ma bibliothèque… 
Il y a quelques années, j’ai tenté de combler mes lacunes en littérature américaine en m’achetant quelques fondamentaux de survie  : trois Jack London, deux Steinbeck, un Salinger, quelques Hemingway… Après une lecture peu concluante de L’Appel de la forêt (je m’étais quand même pas mal ennuyée et avais poursuivi l’oeuvre plus pour son prestige que pour mon propre plaisir), j’ai tourné la page Jack London : c’était pas lui, c’était pas moi, c’était un feeling, et entre nous, y’en avait pas. J’ai peut-être lu une oeuvre de chaque auteur à cette période, puis rangé les autres précieusement dans ma bibliothèque en me disant que la lecture d’une oeuvre ne devait pas être un accomplissement en soi, que je n’avais pas envie de lire un livre comme on coche une tâche effectuée dans un planning, et qu’au bon moment, je reviendrai vers eux, par envie et curiosité, et non par orgueil. Pendant un temps, pourtant, je les ai étrangement mystifiés en m’en suis éloignée.  Sur sa petite étagère, le pauvre Jack a vu des tas de livres le rejoindre et le quitter, être dévorés et cornés, sans jamais, lui, pouvoir sortir de son étagère et se dégourdir les pages… 

Mais il y a trois jours, pour des raisons évidentes, je m’ennuyais sévère. Après avoir comblé toutes mes envies lecture du moment, j’ai ressorti quelques livres du fond de ma bibliothèque – des sacro-saints toujours évoqués, jamais vraiment lus ou compris : d’un mouvement de main, je balayai la poussière amassée sur Dante, Proust et London. Et pourquoi pas laisser une nouvelle chance à Jack ? Quand j’ai lu les premières pages de Martin Eden, je me souviens m’être dit que jamais, dans mon cursus littéraire, je n’avais lu quelque chose de semblable. Après avoir été emportée par quelques phrases, je les lisais à nouveau, tentant cette fois-ci de décortiquer le style, essayant de percer à jour le mystère : comment cela pouvait-il être si beau ? Cent pages achevées, j’ai lâché quelques larmes – celles, rares, qui s’échappent malgré soi lorsqu’on fait face à la Beauté. Cent pages plus loin, j’étais révoltée : comment avais-je pu passer à côté de ce livre tout ce temps ? Martin Eden était un savant mélange de tout ce que j’aimais : une passion amoureuse dévorante et impossible, la désillusion d’un rêve, la critique cinglante d’une petite élite bourgeoise bien-pensante, et celle, bien sûr, des inégalités sociales et de la misère ouvrière.
Ô Jack! …

Safira

31 mars 2020

Le Petit chaperon rouge

Voici, pour aujourd’hui, le livre sorti du fond de la Bibliothèque, par Joëlle, et les mots qui accompagnent son choix :

“Je n’y pensais plus à ce livre.
Ce matin mon regard se pose sur lui, une sorte de rescapé.
« Le petit chaperon rouge »
Il était une fois un service de jour pour enfants. Une nuit, il y a quelques années, un incendie ravagea le service. Heureusement personne ne fut blessé.
Dans la ruine calcinée de mon bureau, la bibliothèque de livres pour enfants, livres glanés année après année, la bibliothèque était réduite en cendres. Toute noire.
Un seul livre n’avait pas brûlé, la version pop-up de Louise Rowe du Petit Chaperon Rouge.”

Joëlle.